Etude des yoga sutras : que désigne ISVARA ? Sutra I.24 à I29

C’est avec de grands yeux ronds que j’ai réalisé que plus d’une année s’était écoulée depuis mon dernier article sur l’étude des yoga sutra (cf Etude des yoga sutras : I-23 à I-27). Et pourtant je n’ai en rien abandonné l’étude des Yoga Sutras de Patanjali. Dans cet espace temps, j’ai fini d’apprendre le 2ème pada et j’ai suivi un cours de plus de 6 mois sur le sujet.

Je réalise aussi à quel point il faut se laisser le temps. Le temps d’explorer sa façon de faire du yoga puis de la confronter aux textes. L’avantage de ce blog, c’est qu’il me permet de mesurer ce chemin, d’en voir les sentiers de traverse, les détours nécessaires (à mon sens). Je n’ai pas de qualification particulière pour affirmer qu’il faille comprendre tel sutra de telle façon. Je ne suis pas sanskritiste, ni philosophe. Je suis une simple pratiquante qui cherche à adopter la manière la plus sincère la voie du yoga, bien que « la » soit très réducteur. Je dirai donc une voie du yoga.

Et puis je me suis aperçue que mon découpage sur le dernier article n’était pas suffisamment cohérent. C’est pourquoi, je reviens sur des sutras déjà « vus » pour les mettre en cohérence avec les suivants. C’est d’ailleurs intéressant de constater que le sujet sur lequel je reviens deux fois soit celui du Divin, dieu / Dieu, Absolu ou Grand Tout.

Selon moi, c’est ici où le yoga devient « spirituel ». Non pas une religion : ça c’est l’hindouisme et je ne suis pas hindoue, ni ne souhaite le devenir si cela eut été possible. C’est ce qui fait d’ailleurs du yoga, ce « phénomène » mondial. Comme il n’est pas une religion, il peut être embrassé par n’importe qui. Ceci étant dans de très très nombreuses pratiques, il est dépouillé de toute introspection spirituelle pour n’être qu’une pratique physique. Par ailleurs, c’est ce même argument qui va permettre de voir se développer le « yoga » authentique ou indien des autres formes de yoga.

Pour dépasser ce débat, j’embrasserai la définition qui en a été donné lors du cycle de cours que j’ai suivi : une rencontre de cœur à cœur. D’ailleurs cette définition recouvre à la fois yoga et samadhi. Je la trouve très belle en ce sens qu’elle revient à l’essence et échappe ainsi à toute polémique, à mon sens bien vaine et creuse.

Les sutras I-24 à I-29 sont les suivants (j’ai repris la traduction de Jean Bouchart d’Orval (Patanjali et les Yogas sutras) :

क्लेशकर्मविपाकाशयैरपरामृष्टः पुरुषविशेष ईश्वरः॥२४॥ klesa-karma-vipaka-asayair-aparamrstah-purusa-visesa-isvarah – Le Divin est cette Présence unique, libre de toute souffrance, de toute action, de toute cause et de toute conséquence.

तत्र निरतिशयं सर्वज्ञबीजम्॥२५॥ tatra niratisayam sarvajna-bijam – En Lui s’épanche la source absolue de l’omniscience.

पूर्वेषाम् अपि गुरुः कालेनानवच्छेदात्॥२६॥ sa esa purvesam-api guruh kalena-anavacchedat -Il est au delà du temps; Il est le Maître des anciens.

तस्य वाचकः प्रणवः॥२७॥ tasya vacakah pranavah -On l’évoque par le son sacré Aum.

तज्जपस्तदर्थभावनम्॥२८॥ tad japah tad-artha bhavanam – Nous devrions répéter le nom du Divin et en réaliser l’essence.

ततः प्रत्यक्चेतनाधिगमोऽप्यन्तरायाभावश्च॥२९॥ tatah pratyak-cetana-adhigamah api-antaraya-abhavah-ca – Alors la connaissance de l’Esprit unique s’épanouit et les obstacles s’évanouissent.

Le Divin est un Purusha particulier, une Présence unique, l’Etre, le Purusa Visesa. Il est distinct des autres purusa qui sont affligés par klesha et karma (cf klesha et les vrttis et les kleshas… tranche de vie à travers le yoga). Et cet Etre est Tout, non perturbé par les histoires qui se déroule en lui puisqu’il est au delà de ces histoires. Etant différent de l’âme individuelle, Atman, on l’appelle Isvara.

Il est le germe (bija) de l’omniscience et il n’est pas limité par le temps. Et il est représenté par AUM, le mantra bija par excellence, germe de tous les mots. Aucun mot ne peu commencer, résonner ou se terminer sans ces trois sons. On dit de Aum ( cf Etats de conscience, Mandukya Upanishad et le mantra OM) qu’il représente les 3 gunas, les 3 aspects du temps (passé, présent et futur), les trois guru (la mère, le père et le précepteur), la triade Hindoue (Brahma le créateur, Vishnu le protecteur et Siva le destructeur de l’univers).

Japa est la répétition du mantra (cf Les mantras). Quand vous chantez des mantra n’avez vous jamais ressenti que vous étiez comme à la fois sublimé, concentré, à 100 % entier dans le son ? Japa commence par une répétition mécanique et passe ensuite par étapes dans une forme de méditation et de développement des couches les plus profondes de la conscience (le pratyak cetana, le retournement vers l’intérieur). On se rapproche ainsi ici de la voie de la Bhakti (la voie de la dévotion) : agir en déposant au pied de Isvara le fruit de mes actes. Ce qui est intéressant ici de noter c’est que bien souvent on ne sait pas ce que l’on chante : quand on chante un mantra, pour ma part, je n’ai pas la traduction qui me vient en l’esprit. C’est ce côté « magique » du mantra qui agit. De plus, il n’y a plus de « je » : on chante complètement absorbé. Il y a même un moment où l’on ressent la vibration intérieure, où le corps s’efface.

La connexion intime décrite est la transformation ou révélation la plus profonde que nous puissions expérimenter : c’est le but de yoga. Cette expérience, c’est quoi ? C’est la réalisation que le Soi est au delà du corps, des pensées et des émotions. C’est pour cela que l’on parle souvent de spiritualité en parlant de yoga. Ce n’est pas la question d’un dieu comme dans une religion, c’est la connexion à la fois avec quelque chose qui nous dépasse et qui est la sagesse infinie. Enfin, je dis ce ‘est pas la question d’un dieu. Peut être que vous vous y verrez un dieu. Ce n’est pas que le yoga soit ou non théiste ou que l’on doive prendre position. Non. En tous les cas dans mon acception moderne. Mais le yoga ne vise pas à s’unir avec une immanence transcendante différente de soi puisqu’au bout du bout on est cette universalité sans temporalité ni espace. Des universitaires y ont vu la présence d’un dieu. La question a été discutée, surtout par opposition à l’autre Darshana qui précède Yoga, à savoir le Samkhya (cf la série écrite sur le Samkhya Pour comprendre la philosophie du Samkhya : une explication du monde …, Samkhya 2 : la composition du monde – les tattvas, Samkhya 3 : la souffrance).

On retrouve dans le tantrisme cette idée que nous sommes Brahman (cf Brahman, Atman, Tu es Cela), ce grand TOUT. C’est un peu l’idée que je me fais : nous sommes séparés d’Isvara, enfermés dans karmashaya, ce grand réservoir des mémoires du monde nous rattachant à notre condition humaine. Par yoga (rappelez vous la rencontre de cœur à cœur), nous dépassons notre condition, cette évasion vers l’extérieur qui nous caractérise (par opposition à pratyak cetana, le retour vers l’intérieur) pour ne plus être séparé par ce qui est plus grand qui est notre véritable nature.

Est-ce que cela est réalisable ? Quand je lis mes précédents mots, je me dis Holala ! Non. Mais , il y a un mystère pour moi. Ce que je ressens ou ce que je suis (mettre des mots ce n’est pas facile) quand je pratique yoga (le chant de mantra étant du yoga). Alors on peut s’appliquer à diminuer tous ces stimuli qui nous tirent vers l’extérieur. Et puis réaliser que oui il y a bien des moments où nous sommes transcendés où ces rencontres de cœur à cœur, même si elles sont brèves, existent bien.

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