Yoga traditionnel contre Yoga moderne

Cette semaine, une auditrice du podcast Au fil du yoga m’a posé une question concernant les asanas (postures) dans le yoga. Elle rebondissait sur ce que j’avais dit à savoir que finalement les postures que nous pratiquions actuellement était assez récente et se demandait s’il y avait un style de yoga plus proche de celui des origines.

Je la remercie de ses questions car je rêvais d’avoir une telle interaction : que le podcast (et c’est vrai aussi du blog) suscite questionnement et échanges croisées.

Commençons par l’étymologie : ās-ana : assise.

Dès le départ, nous voilà bien loin des postures en photo partout autour de nous. Dans les Yoga Sutra de Patanjali (qui est daté environ du IVème siècle après JC), il est même dit une assise « ferme et confortable » sthira sukham āsanam, nécessaire pour le pranayama, dhyana et dharana.

Petite histoire des postures. J’ai beaucoup été marqué par le livre de Marie Kock, Yoga une histoire Monde dont j’avais parlé à sa sortie (J’ai lu « YOGA une Histoire Monde »), par le livre de Mark Singleton « Aux origines du Yoga postural » écrit en 2010, traduit seulement en 2020 (qui a mon sens est à l’origine même de la démystification de ce dont nous allons parlé – j’invite tout pratiquant de yoga à le lire. A mon sens la traduction n’est pas toujours très heureuse mais cela n’enlève rien aux réflexions de l’auteur), ainsi que par « Les racines du Yoga » de James Mallinson et Mark Singleton. Mes sources chiffrées sont issues des deux derniers ouvrages cités : je n’ai pas lu tous les textes indiens, j’en suis très très très loin.

On a donc un texte daté du IV ème siècle, les Yoga Sutra de Patanjali, qui n’évoque qu’une posture qui plus est assise. Pourtant on sait par les témoignages de l’armée d’Alexandre Le Grand (et là on est en -600 avant Jésus Christ) que des postures, autres qu’assises, très austères étaient déjà pratiquées (par exemple celle de la suspension à une branche d’arbre, comme une chauve souris, par des ascètes.

Le commentaire (bhāsya) des Yoga Sutra donnera 12 postures, toutes assises. Il s’agit de variation de la position assise : padmāsana (assise en lotus), bhadrāsana (la bonne fortune), svatiskāsana (le signe porte-bonheur, virāsana (le héros), dandāsana (le bâton). Dans chacune des postures la poitrine est redressée. Ce sont les autres parties du corps qui vont adopter des positions différentes. Vous connaissez le lotus (pied gauche cuisse droite, pied droit cuisse gauche). Cette posture est déjà reprise dans le canon pali du bouddhisme qui date du Ier siècle après JC. Bhadrāsana c’est lorsque l’on est en lotus sauf que l’on place d’abord le pied droit sur la cuisse gauche et la main droite est déposée sur la main gauche. Dans svatiskāsana, l’orteil droit est entre cuisse et mollet gauche, orteil gauche entre cuisses et mollets droit, invisibles, en virāsana une jambe est repliée et le genou de l’autre jambe posé au sol. Dans dandāsana, on s’assoit les jambes dépliées, chevilles, gros orteils et genoux joints.

Au Xème siècle, le Vimānārcanākalpa (« Rituel pour le culte du palais ») énonce 9 postures dont pour la première fois une posture non assise, la posture du paon, mayurāsana. Le Vasistha Samhitā (XIIIème siècle) rajoutera kukkutāsana, la posture du coq, la Siva Samhitā, un siècle plus tard, décrira pascimatāna (l’étirement arrière). De façon étonnante le Dattātreya Yoga Sastra (XIIIème siècle) affirma qu’il existait 84 centaines de milliers de postures soit si je ne m’emmêle pas les pinceaux 84 000 000 ! Et pourtant, ce texte ne cita qu’une seule posture le lotus. La légende dit aussi que Siva enseigna 84 000 postures au poisson Matsyendra.

C’est la Hatha Yoga Pradipika (HYP) (XVème siècle après JC) qui va recenser 15 postures dont 8 non assises : le coq, la tortue (kurmāsana), la tortue sur le dos (uttānakurmāsana), l’arc (dhanurāsana), matsyendrāsana (cf L’histoire de Matsya, le roi des Poissons), pascimatāna (ou pascimottāsana), le paon, savāsana, siddhāsana (posture de l’adepte), le lotus (avec 2 variations), le lion (shimāsana), la bonne fortune (svatiskāsana), goraksāsana (en lacet), la foudre (vajrāsana).

Puis les chiffres varieront : au XVIIIème siècle on passe de 32 avec la Gheranda Samhitā à 84 avec la Jogpradipakā (1737) et 112 avec la Hathābhyāsapraddhati.

Les postures s’enrichiront à partir du début du XX ème siècle de nouveautés et de variations multiples sous l’impact de Krisnamacharya.

Pourquoi ? Le yoga tel qu’on le connait est d’abord réservé aux hommes, des Brahmans, dont la vie est voué au culte. Les « postures » ont pour but la méditation de façon très prolongée, le chant de mantra et la possibilité de faire du pranayama. La recherche de la sortie du karma par l’ascèse va expliquer les positions corporelles très difficiles et exténuantes. L’évolution va évoluer sous l’influence de la culture physique et des visées thérapeutiques du yoga. Le HYP décrit les bienfaits de chacune des postures et c’est pour cela que dans les cours de Hatha Yoga le professeur vous en donnera le détail. Avec le mouvement physique on recherche cette fermeté du corps, sa solidité, sa fermeté et l’effet thérapeutique sur le corps.

N’oublions pas l’histoire. A partir de 1600, les premiers anglais s’installent dans ce que l’on appellera l’Inde. La période coloniale proprement dite s’étendra de 1750 à 1947. Les anglais sont férus de culture physique. Une grande interpénétration va s’opérer entre d’une part les yogi et d’autres part les Anglais. Par ailleurs, les courants nationalistes vont permettre le développement de la posture du yoga : un corps sain dans un esprit sain. Les mouvements, et notamment la séquence en 10 postures de la salutation au soleil, permettent d’inculquer la discipline et d’unifier un corps social éparpillé.

C’est dans ce contexte que Krisnamacharya développe le yoga postural. En outre, il ne faut pas oublier que c’est lui qui faisait des démonstrations au Maharaja de Mysore. Mark Singleton nous apprend également que Krisnamacharya a fait de la lutte, « club » ouvert au palais royal et qu’il en côtoyait des membres. C’est de là qu’apparaissent par exemple les sauts dans la pratique de ce qui deviendra le vinyasa, pratique fluide où l’on ne demeure pas dans les poses longtemps. Et l’on voit fleurir des encyclopédies pouvant reprendre plus de 2000 postures. Voyez la Bible du Yoga de Iyengar !

Alors yoga traditionnel et yoga moderne ?

Qu’est-ce que la tradition ? Je suis allée chercher l’étymologie du mot. Et voilà ce que j’y trouve : du latin traditio « action de remettre, de transmettre, remise, livraison; transmission, enseignement; relation, rapport, mention », dérivé de tradere (supin traditum) « transmettre, remettre; transmettre oralement ou par écrit ».

Alors si on appliquait stricto sensu le mot tradition à yoga, au yoga des origines, il n’y aurait qu’une asana, la posture assise !

Donc il y a déjà la question de la chronologie. Où dépose-t-on le curseur ? A quel moment est né le yoga postural ?

Je n’aime pas trop le mot yoga moderne. Le mot moderne à deux significations. Historiquement parlant l’époque moderne couvre 3 siècles de la fin du XVème à la fin du XVIIIème. Et pourtant quand on dit moderne on fait référence à notre époque, c’est à dire 2022 ! C’est quoi la modernité ?

Je crois que l’on aime bien opposer l’image d’une Inde millénaire, inchangée et intacte aux paillettes des legging à la sauce américaine. J’attirerai votre attention sur le fait que l’Inde est un concept récent. Jusqu’à il y a un siècle, l’Inde n’était pas un pays unitaire. D’ailleurs on disait les Indes. Alors de quoi parle-t-on ?

Il y a un mythe de l’authenticité qui aime opposer tradition et création, passé et présent, ancien et nouveau. On se place toujours dans le concept de l’âge d’or révolu qui on le sait était bien mieux que ce que l’on connaît maintenant.

Selon moi, ce n’est pas le label « authentique, indien, traditionnel », le « made in ». Comprenez moi bien : il n’est pas question de dire que le yoga n’a pas ses racines en Inde. Bien sûr que si. Mais je pense qu’on se trompe de débat. La posture n’est qu’un chouia du yoga. Or un cours de yoga ne dispense que de la posture, un peu de bandha, un peu de mudra et un peu de pranayama.

Le yoga c’est citta vrtti niroddhah. Il n’est pas écrit que yoga = asana.

J’irai même plus loin. Beaucoup de style de yoga vont décrire les bénéfices de telle ou telle posture … jusqu’à ne plus tenir compte d’un corps afin de le faire entrer dans un stéréotype (la posture de la roue, ouverture du cœur – ça c’est le bénéfice attendu- peut être très très compliqué pour une personne souffrant d’une sciatique ou d’une syndrome cervico brachial ou d’un problème d’épaule). Le lotus est une posture très douloureuse et contre indiquée pour les personnes souffrant des genoux ou ayant des hanches « raides ». Mais ces postures nous guident elles seules vers ce citta vrtti niroddhah ?

Elles en sont un élément important. Et dans nos sociétés, sédentaires, axés sur le boulot et les écrans, où nous sommes assis constamment, les postures font du bien (si elles sont bien enseignées). C’est bon de transpirer, d’éliminer. On élimine les toxines (pas les kg) et on peut faire sortir des émotions qui nous sont totalement inutiles.

Pour autant, la posture n’est pas tout.

Alors yoga traditionnel ou yoga moderne ? Je me suis posée la question il y a deux ans je crois (cf Le yoga entre modernité et tradition). Pour ma part, je ne pratique pas le hatha yoga. Pire, mon yoga a été « créée » (je n’aime pas utiliser ce terme) par Ana Forrest, une américaine. Et pourtant, j’estime faire du yoga. J’étudie les textes (je crois que ce blog en est la preuve), je chante des mantra, je fais des postures de ouf, j’adore le yoga nidra (que j’enseigne bien trop rarement), je médite, je fais du pranayama. Je m’essaie à citta vrtti niroddhah (et j’y arrive ! Pas tout le temps mais quand même … ). Mes postures sont bien entendu issus de la longue histoire du yoga avec des adaptations plus modernes, l’utilisation d’accessoires. Il s’est enrichi des avancées en terme de connaissances bio mécaniques du corps et de tout ce que l’on apprend sur la biochimie du cerveau.

Je dirai donc qu’il n’y a pas de yoga traditionnel. On peut faire du yoga en vivant dans son époque et en se servant de ce tout nous avons sous la main. Ce n’est pas le moyen qui compte : c’est le but. Après tout Patanjali parle d’asana sans rien ajouter d’autres : c’est peut être aussi pour laisser la liberté de réaliser avec le corps ce que l’on veut à condition de servir le but du yoga : Citta Vrtti Niroddhah.

Et je finirai par cette phrase de Krisnamurti « Ne devenez pas un autre singe savant. »

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