Réflexions sur le non attachement : vayragya, aparigraha, bhagavad gita

Mis en avant

Je ne sais pas pour vous. Mais pour moi, ce qui est terrible au  fur et à mesure que j’avance, j’ai une conscience de plus en plus aiguë de mes attachements. Ça me rendrait presque dingue car je me fais systématiquement une psychanalyse quand je m’en aperçois.

Je rigole par avance parce que j’en connais certains dans mon entourage qui me diront que je me prends la tête ou qui moqueront ces choses spirituelles qui envahissent ma vie depuis que je fais du yoga !

Nos attachements sont de plusieurs ordres mais d’abord affectifs : la famille, les amis. Il y a aussi l’attachement aux choses et au confort matériel qu’elles apportent. Les attachements sont aussi attacher à notre conception de la société, à notre vision de cette-ci, à l’image de nous même dans cette société. Elle est liée aux désirs : désir de bien faire (l’attachement à la notion de perfection pour certains), désir de paraitre (l’attachement à son apparence physique), désir d’apparaître (par exemple faire des postures de folie en yoga).

Si les attachements nous permettent de vivre des moments forts (la naissance de ses enfants) de joie profonde, ils peuvent aussi conduire à des moments de peine (la perte d’un être cher), de mise en danger de soi même (l’attachement aux sensations fortes qui peuvent conduire à un accident), d’entêtement ou de surconsommation (l(attachement aux biens matériels). L’attachement c’est un peu comme le sucre : c’est doux, cela enivre le cerveau. Mais comme toutes choses dans la vie, l’attachement est confronté à l’impermanence.

En yoga, on trouve ces notions dans Vayragya, aparigraha  des yoga sutras de Patajanli. et aussi dans la Bhagavad Gita avec le karma yoga.

« Exécute toujours dans un esprit de détachement

les actes qu’il te faut accomplir car l’homme

qui agit en complet détachement atteint le Souverain Bien »

Bhagavad Gîtâ, III, 19

Vayragya est dérivé du mot RAGA (attraction qui se produit et provient du plaisir qu’on tire d’un objet). Vayragya, c’est donc l’absence de toute attraction vers les objets qui donnent du plaisir. Si l’on se penche sur cette notion de désir et de plaisir, il apparaît assez rapidement que ce sont deux mots dont la temporalité est fugace. Le désir est rapide, ne dure pas. Le plaisir non plus.

Aparigraha est un yama du yoga  (ahimsa satyasteya brahmacharyaparigraha yamah, YS, II-30). Ce terme veut dire absence d’avidité, absence du sens de possession. Il n’y a malheureusement pas de limite à notre désir de richesse et de biens matériels dont nous aimons nous entourer. On pourrait à travers ce yama réfléchir à notre rapport à l’accumulation de biens et plus largement à la surconsommation dont souffrent les sociétés occidentales. Avoir toujours plus. Cette accumulation crée tellement de déchets. On a nous même participer à la modélisation d’une société à l’obsolescence programmée. Obsolescence des objets, des quinquagénaires dans le monde du travail (je renvoie à la part des quinqua dans les chiffres du chômage : plus de 900 000 sur sur les 3,4 millions de demandeurs d’emplois inscrits en catégorie A au premier trimestre 2019).

 Pourquoi accumuler des biens matériels ? Accumuler des biens matériels, cela rassure, évite le vide. J’ai à la maison beaucoup de livres. Je ne les ai pas encore tous lu. Pour autant, je continue d’accumuler, pour le cas où … Mais quel cas où ? Je n’en sais rien. ou plutôt il n’y a pas de cas où. C’est là que l’on voie la limite de ce type d’accumulation. Attention, je ne parle pas des gens qui n’ont rien, qui sont dans la rue, qui vivent de façon précaire. Non je parle de ceux (et c’est une majorité, même si cela dérange) qui ont deux TV, plusieurs téléphones (ou qui en change dès qu’ils ont le nombre de points auprès de leur opérateur : le téléphone fonctionne toujours pourtant), plusieurs tapis de yoga (moi par exemple et je n’ai pas d’excuses), des kg et des kg de fringues (merci les enseignes à la mode dont le nombre de collection est effrayant – au moins 1 par quinzaine). Bien entendu, tout cela est alimenté par la publicité faisant naitre ce désir de consommer …. Il y a une souffrance de l’humain.

Il y a bien entendu aussi l’attachement émotionnel à une personne. Cet attachement peut être désir pour une personne pouvant conduire à des comportements irrationnels. Combien de personnes dépriment quand le ou la petit(e) ami(e) le (la) quitte ? Qui n’a jamais pensé qu’il avait fait quelque chose de mal ? Que sans lui, sans elle, il/elle ne valait pas grand chose.

Au delà de la question du couple, vient ensuite l’attachement à ses enfants, à tel point que l’on parle de « couper le cordon ». L’attachement à la famille, aux amis. L’attachement à un maître ou gourou, et les dérives sectaires possibles.

Il y a beaucoup de gens que j’aime. Je ne sais pas si l’on peut dire admirer. Pour moi « admirer » n’a pas de signification. Je mets de l’affect dans cette relation (attention, ce n’est pas forcément une connaissance physique, ce peut être un écrivain, un philosophe, un artiste). J’aime les gens. Bien sûr, je peux être déçue. Très, trop déçue. Avec le yoga, j’arrive progressivement à prendre de la distance et à me détacher. Mais en fait, je réalise que je ne suis pas attachée en tant que telle à la personne. Je suis attachée à l’idée que je m’en fais et à MES attentes vis à vis d’elle. Ce n’est pas la personne qui me déçoit. Ce sont mes attentes qui ne sont pas remplies. Tout le travail consiste alors à faire la lumière sur ces attentes, à savoir pourquoi elles sont là et à les éliminer. Le travail n’est pas simple. Il peut prendre aux tripes et faire mal, car c’est de soi à soi. Mais c’est un travail honnête. Honnête vis à vis de soi et vis à vis de l’autre. C’est un travail d’amour.

Cela m’est arrivée récemment. j’en ai pleuré. J’ai été en colère. Et puis, je me suis mise au claire avec moi-même. Ce n’était pas beau parce que j’avais réussi à « charger » la personne, à l’accuser mentalement de tous les maux, alors que le problème c’était moi. Et puis cette personne, qui a un pouvoir magique d’entrer en connexion avec les personnes, m’a donné beaucoup d’amour et alors la lumière a émergé : je me suis pardonnée et bien sûr tout a disparu. Par contre, cela m’a laissé perplexe très longtemps. Pour être honnête, cet article je l’ai commencé il y a deux mois. Preuve s’il en est que reconnaitre ce qui est sombre, tortueux et torturé en soi, ce n’est vraiment pas facile.

Autre exemple : je suis régulièrement énervée sur ce que je vois sur facebook ou instagram concernant le yoga : des enchainements débiles (pardon mais c’est plus fort que moi) de postures sous couvert d’ouvrir les chakras, des pseudos amitiés virtuelles sous couvert d’une communauté de pensées (mais quand même avons nous à ce point là besoin des réseaux sociaux pour penser/ressentir/exprimer ce que nous pensons / ressentons / exprimons ?) et autres … Cette réaction est la résultante à un attachement : celui de croire « savoir ». C’est mon égo qui est atteint et ma croyance de « détenir » un morceau de vérité. Ma vérité n’est pas celle des autres, et je ne suis pas plus forte que les autres. Alors, une solution simple pour cesser de souffrir : cesser de croire que je sais et accepter. Et subséquemment cesser de lire ces trucs !

Le non attachement est une démarche délibérée pour se défaire de l’attachement et de la souffrance personnelle au cours de laquelle, sans se sentir contraint par le devoir ni le rejeter, on est content d’aider tous les autres. Cela ne signifie pas qu’on se replie sur soi-même ou que l’on devienne un renonçant (un ermite, sannyasyn) mais cela implique que l’on accomplisse ses devoirs (un jour je l’écrirai cet article sur le dharma) sans encourir de dettes et sans susciter des attentes.

Je finirai avec la Bhagavad Gita. Avant d’entamer le combat, Arjuna est assailli de doutes. Il ne souhaite pas combattre contre les siens (je vous conseille en lecture de vacances le Mahabharata, je me suis régalée l’an dernier, lire cette critique complète bien écrite).

«Tu es commis à agir, mais non à jouir du fruit de tes actes. Ne prends jamais pour motif le fruit de ton action; n’aie pas d’attachement non plus pour le non-agir.»

Et là, tout est dit. Agir en pensant aux gains de l’action n’est pas une bonne chose. Machiavel et Le Prince prendront l’exact opposé, la fin justifie les moyens. « Quand on est au milieu de la société, dans des conflits, dans des combats, il y a un moment où l’action s’impose à nous, explique Marc Ballanfat. On ne peut pas choisir d’agir ou de ne pas agir, on est toujours dans l’agir. » L’essentiel est d’agir en renonçant à tout bénéfice personnel. Arjuna ne voulait pas agir. Mais son svadharma était d’être un guerrier et de faire la guerre sans penser aux conséquences. Certains s’engouffreront en disant par exemple qu’il faut faire la guerre sans penser aux victimes civils (par exemple la France qui fabrique des armes en disant qu’elles ne servent pas à faire la guerre et que cela emploie des milliers de personnes en France)… je n’irai pas jusque là. Cependant on peut adopter dans sa vie personnelle cette maxime d’agir sans en retirer des bénéfices, agir pour le bien d’une personne ou pour le bien commun. Cela signifie aussi de ne pas retirer une quelconque gloire, auréole ou idée égotique qu’on a fait le bien autour d soi ou que l’on a agit de façon désintéressée.

Alors réfléchissez, réfléchissons. Quand ai-je agi de façon à 100 % désintéressée sans même penser ensuite avoir agi de façon désintéressée et de se dire que c’était bien ? Honnêtement ? Je peux agir de faon désintéressée mais je crois bien que je me suis souvent dit que c’était bien d’avoir fait comme ça.

Alors, moralité ? J’ai du boulot !

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Apavarga et Bhukti dans le Tantra

Souvenez vous ! En février, j’écrivais un court article sur Bhoga ou la jouissance de la vie.

Je suis loin d’avoir fini d’étudier, d’approcher, d’appréhender la philosophie du tantra. D’autant qu’en fouillant dans mes livres pour écrire un article complet, je me rends compte qu’il s’agit d’une mission impossible. J’ai encore trop trop de choses à apprendre puis à (m’)appliquer.

Apavarga tout comme Bhoga se retrouvent notamment dans le sutra 18 du Sadhana pada de Patanjali.

prakasa kriya sthiti silam bhutendriyatmakam bhogapavargartham drsyam

« La nature Prakriti, ses trois qualités , sattva, rajas et tamas, et ses produits, les éléments, le mental, les sens de perception et les organes d’action, existent éternellement pour servir le témoin en lui permettant de jouir de l’expérience sensorielle ou d’en être libéré. » (Iyengar Lumière sur les yoga sutra de Patanjali)

Iyengar écrit que « toutes ces caractéristiques et qualités sont établies dans les éléments de la nature, les sens, le mental, l’intelligence et l’ego. Ensemble, ils fonctionnent harmonieusement sous forme d’illumination, d’action et d’inertie, permettant au témoin de jouir des plaisirs du monde ou de s’en écarter pour faire l’expérience de la libération ».

Je cite à escient Iyengar car l’exégèse qui est faite des Yoga Sutra s’éloignent quelque peu de la définition tantrique des mêmes notions. En effet, je saisis dans les Yoga sutra que la libération ne peut se faire qu’en dehors de ce monde, en s’en excluant.

Si séduisant que cela puisse paraitre, je ne peux me tourner complètement vers cette définition. D’abord parce quelle est inatteignable pour ce qui me concerne : je souffre d’attachement (par exemple mes enfants) et je ne pense pas pouvoir me retirer du monde afin d’atteindre cette forme ultime de liberté. Et ce, bien que la question des attachements soit super importante et je suis en pleine réflexion là dessus. ..Mais j’ai plus tendance à penser que le mieux pour moi est d’ETRE acteur. C’est mon côté RAJAS qui ne peut rester sourd (demandez à ceux qui me côtoie, je n’arrête pas : de faire, de parler, de bouger …). Et c’est pourquoi ,j’embrasse plus les définitions issues de la philosophie tantrique.

En effet, Apavarga constitue un volet important du tantra. C’est un mot sanskrit qui veut dire libération, émancipation. De fait, quand on vit pleinement, on met fin au conflit et on s’émancipe. C’est aussi vivre l’unité en vivant dans le monde en étant libre des contingences sociétales. Il ne s’agit pas de vivre en dehors du monde mais de vivre dans le monde tout en expérimentant son unité.

Bhukti c’est l’accomplissement. Le tantra nous enseigne que la connaissance de soi et l’autonomisation nous incite à faire les choses qui reflètent l’éclat de notre âme. Ce qui veut dire vivre une vie qui a une signification pour nous mais aussi qui a un rôle dans le dessein du grand Tout auquel nous appartenons.

Ce sont deux notions plus séduisantes pour moi : elles appellent à vivre l’unité (j’aime bien le mot ONENESS en anglais) tout en étant de ce monde.Mais c’est quoi l’unité ? Ha ! Je pense qu’on sent l’unité quand on est à sa place sans prise de tête (cf mon article Yoga féroce ou coup de gueule ….). Pas d’interrogation, ni de remise en cause. Pas de crise de la 40aine ou 50aine. On est là. On accepte sa vie avec ses bonheurs et ses malheurs sans se dire « et si … ». C’est trouver dans chaque moment, et même dans ceux où on souffre physiquement ou même mentalement, un espace de silence sans heurt, comme si la vague des émotions s’aplanissait. C’est sentir que son corps, sa peau, ses organes sont à la fois petits et immenses. Nous sommes fait d’atomes. C’est l’infiniment petit. Ces atomes, on les retrouve dans l’infiniment grand, l’Espace, l’Univers. Notre microcosme est aussi le macrocosme du monde et inversement. Tout est en nous et en-dehors de nous.

Cette unité, c’est peut être accepté aussi ce que l’on est : ni superwoman, ni un être parfait. Je suis pleine d’imperfections et de défaillances. Je suis de terre glaize et je me façonne comme je peux au cours de mon existence terrestre. J’essaie d’appartenir à un monde et de contribuer à sa construction. J’avoue que le communion avec tous c’est pas gagné : c’est donc qu’il y a du chemin. Tout comme les attachements et les attentes limitent cette libération.

Comment faire ? C’est difficile. Je me dis qu’il faut réussir à respirer dans ses attentes. Pourquoi attendons nous ? Nous avons des désirs et parfois ceux-ci procurent du plaisir. Alors nous avons des attentes. mais souvent celles-ci sont source de souffrance. Et on est suffisant bête (mais là c’est notre cerveau qui ne nous rend pas service) pour continuer à avoir des attentes. Cependant, quand on s’aperçoit d’une attente, on peut la travailler, en faire baisser le niveau d’intensité. J’ai des attentes. Elles sont terribles. La semaine dernière j’ai eu une attente. Non réalisée. J’en ai pleuré. Puis j’ai été en colère car j’avais eu cette attente. Elle a disparu. Et alors elle s’est réalisée. Parce que je me suis respectée. D’ailleurs souvent l’attente est liée à une autre personne : rendons nous compte du poids pesant sur les épaules de cette personne … Lever cette attente c’est la respecter aussi.

Et puis il y a les attachements. L’attachement à la famille, à la maison familiale, à un pull, à un endroit, aux amis, à une lettre, une photo. Bon hormis la famille.. et encore .. mon fils devrait quitter le cocon familiale … va bien falloir que je le laisse partir vivre sa vie… Pourquoi suis-je attachée à cet endroit ? Le fait de ne plus revenir à cet endroit va-t-il me faire souffrir ? Supprimer un texto va-t-il faire disparaitre la personne qui l’a écrit ? Vais-je souffrir ? Ces attachements, c’est notre cerveau et la société qui les produisent. On peu vivre sans ses attachements. Il faut juste les voir vraiment et respirer dedans et se laisser le temps. On se rapproche d’une libération. Ce ne sera pas celle des différentes philosophies et spiritualités qui l’ont abordée mais ce sera déjà ENORME !

 

SHANTI